Etoffes et littérature

À partir de l’automne 2021, deux expositions au Musée de la Toile de Jouy et à la Maison de Chateaubriand feront découvrir la richesse et la singularité des liens entre les étoffes et la littérature. Qu’elles soient tendues sur les murs, encadrent les portes et fenêtres, ou ornent le mobilier, les étoffes d’ameublement inspirent la littérature, et réciproquement.

Ces deux expositions résultent d’une étroite collaboration scientifique entre le Musée de la Toile de Jouy et la Maison de Chateaubriand associée à la Maison Pierre Frey. Chaque institution muséale présente un aspect du sujet sur le mode de la résonance. Du roman au mur pour la première et du mur au roman pour la seconde, elles présentent les mécanismes de la création décorative et littéraire dans lesquelles l’étoffe est centrale.

  • Du 16 novembre 2021 au 27 mars 2022
    La littérature dans les indiennes aux XVIIIe et XIXe siècles au Musée de la Toile de Jouy, Jouy-en-Josas

  • Du 22 janvier au 24 juillet 2022
    Les étoffes dans la littérature au XIXe siècle à la Maison de Chateaubriand, Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups, Châtenay-Malabry 
Vue extérieure du Musée de la Toile de Jouy, Château de l’Eglantine à Jouy-en-Josas © MTDJ

Au Musée de la Toile de Jouy, l’exposition vise à un voyage dans la culture littéraire et visuelle du XVIIIe et XIXe siècles. Grâce aux progrès de l’indiennerie et de l’impression «en cuivre», les toiles à personnages deviennent un support privilégié pour la représentation de thèmes littéraires et musicaux. Si la Manufacture Oberkampf semble à l’origine de ce courant en France, elle est très vite suivie par de nombreuses fabriques qui donnent autant d’images à lire qu’à voir. Les toiles historiées représentent sans aucun doute une manière de s’afficher, d’affirmer aux yeux des autres, et d’abord de soi-même, le bon goût. Outre leur fonction idéologique et mémorielle, elles ont, en donnant à voir les principaux épisodes d’une oeuvre, une fonction pédagogique dans le milieu familial, pour les adultes comme pour les enfants. Propres à la rêverie, répondant à une logique narrative, les toiles à personnages s’imposent rapidement comme un nouvel art décoratif.

L’exposition vise à replacer les toiles à personnages dans leur contexte culturel et esthétique afin de faire comprendre l’univers de l’oeuvre littéraire comme celui des arts décoratifs. Des extraits des textes seront présentés dans la salle d’exposition afin de créer une double lecture de l’oeuvre littéraire et des saynètes imprimées sur les toiles. Une sonorisation des thèmes qui ont fait l’objet de l’écriture d’un opéra complétera le panorama. La juxtaposition de toiles imprimées, d’objets d’art (gravures, livres, tableaux, etc.) et d’éléments décoratifs (papiers peints, fragments d’architecture, fauteuils, lits, rideaux, etc.) et industriels (boites en tout genre, vaisselle, cartes à jouer, éventails et écrans à main, statuettes, pendules, paravents, trumeau, etc.) pourra permettre d’appuyer le discours sur l’influence de la littérature dans les arts décoratifs.

Le Musée de la Toile de Jouy souhaite immerger ses publics dans l’univers de la littérature, du théâtre et de la musique du XVIIIe et XIXe siècles. L’objectif est de faire découvrir les fictions depuis le point de vue des lecteurs de l’époque : les émotions, les réflexions et les aspirations que les toiles imprimées relayent des ouvrages (roman, poésie, pièce, livret). Le parcours d’exposition permet une analyse de l’histoire culturelle, des idéologies et de l’esthétique d’une époque. L’articulation est thématique. À partir de la notion de « désir d’histoire » proposée par les historiens de la culture (Alain Corbin, Michel de Certeau, etc.), le Musée de la Toile de Jouy décline plusieurs «désirs» (d’ailleurs, d’histoire, d’amour, d’aventure, d’émerveillement et de moralité) selon le sentiment qui retient l’attention des indienneurs et qui conduit les usagers des toiles imprimées à décorer leur intérieur de motifs littéraires. Les grands thèmes et les grands mouvements idéologiques des XVIIIe et XIXe siècles sont ainsi expliqués à travers plusieurs oeuvres représentatives des mentalités comme des aspirations d’une époque.

Vue extérieure de la Maison de Chateaubriand au sein du Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups à Châtenay-Malabry © CD92 – Willy Labre

À la Maison de Chateaubriand propriété du Département des Hauts-de-Seine, l’exposition met en lumière l’intérêt de Balzac, Hugo, Sand, Edmond de Goncourt, Zola et Maupassant pour les étoffes décoratives. Trois thématiques structurent la présentation.

La section Les étoffes chez les écrivains fait découvrir les textiles commandés par les écrivains pour décorer leurs intérieurs. Leurs goûts et leurs choix sont analysés et illustrés en s’appuyant sur des témoignages, des peintures, des gravures et des photographies, mais aussi sur de rares documents inédits tels que archives de tissus anciens et recueils de commandes auprès de fabricants de textiles comme Braquenié. Les évocations de leur lieu de vie s’accompagnent de la présentation de l’édition originale d’un ouvrage que chacun a écrit en ses murs. Cette partie sera l’occasion pour le visiteur de pénétrer dans l’univers intime que sont les maisons d’écrivains.

Puis, Les étoffes dans la littérature révèle comment les textiles témoignent d’un langage et d’un vocabulaire particuliers, et de fonctions multiples dans les romans. Caractériser une époque, décrire un contexte social, camper des personnages, construire la narration, dépeindre des décors, ou encore évoquer des sens et sensations, autant d’usages que les auteurs font des étoffes dans Au Bonheur des Dames, Nana, La conquête de Plassans, Madame Bovary, Le cousin Pons, Bel-Ami, etc.

La multitude et la diversité des textiles rencontrés au fil des pages prennent vie grâce à un dispositif scénographique associant une étonnante galerie de tissus que les visiteurs peuvent toucher et des citations correspondantes dans les romans. Ainsi, la percale, le sergé, la moire, la brocatelle, le damas, le velours d’Utrecht ou de Gênes, ou encore le lampas et le brocart n’auront plus de secret pour les visiteurs.

Cette partie est également consacrée au monde des métiers dans les romans : les manufactures, les grands magasins, le tapissier, la grisette, la blanchisseuse ou le vendeur y occupent une place importante, et l’on voit combien l’industrialisation modifie l’économie textile et les métiers des étoffes.

Enfin, avec l’aparté Les romans de Chateaubriand dans les étoffes, l’exposition fait découvrir le riche répertoire iconographique inspiré par Atala (1801) et Les Martyrs (1809). Alors que Chateaubriand était réputé avoir des goûts simples, des épisodes particulièrement appréciés de ses célèbres romans, surtout Atala, se déploient sur de riches toiles imprimées, en peinture, sculpture, gravure, et se déclinent sur des assiettes, vases et autres pendules.

L’ensemble des oeuvres, archives et objets présentés, peu connus et rarement montrés au public, permettront de découvrir une autre facette de l’histoire de la littérature. 

Exposition réalisée avec le soutien exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France et du Musée des Arts décoratifs.

Rosaces, dessin de Lagrenée, toile de coton imprimée à la planche de bois, début XIXe siècle, manufacture Oberkampf, Jouy-en-Josas, Inv. BR411 © Patrimoine Pierre Frey
Décor d’intérieur, gouache sur papier, manufacture Braquenié, seconde moitié XIXe siècle, Inv. BR4454 © Patrimoine Pierre Frey

Les liens entre le Musée de la Toile de Jouy, la Maison de Chateaubriand et la Maison Pierre Frey

Connue pour ses collections éclectiques et contemporaines, la Maison Pierre Frey cultive également un fort ancrage dans le patrimoine et la tradition par l’intermédiaire du département Archives, riche de plus de 30 000 documents. Partenaire privilégié des musées et acteur de la vie culturelle, Pierre Frey participe à de nombreux évènements par le biais de prêts d’archives et de retissage d’étoffes anciennes.

La Maison Pierre Frey entretient des liens étroits avec le Musée de la Toile de Jouy depuis une vingtaine d’années. La Maison Braquenié, créée en 1824 et rachetée par Pierre Frey en 1991, avait acquis des planches d’impressions et des documents textiles suite à la fermeture de la Manufacture Oberkampf en 1843. En 1999, une exposition célébra ce lien posthume entre le manufacturier et l’éditeur. Depuis, échanges scientifiques et collaborations se poursuivent.

Du côté de la Maison de Chateaubriand, au cours du XXe siècle, plusieurs pièces furent décorées de tissus et papiers peints provenant des collections Braquenié. Ce lien s’est renouvelé lors de la restauration des chambres Récamier et Chateaubriand en 2019-2020, et a fait naître le projet d’une exposition patrimoniale sur les étoffes et les écrivains.